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Définitions du Jihâd proposées par les universitaires de Paris, Tunis et Toulouse.

Page du fameux traité de droit islamique "La Réalisation du But" de Ibn Hajar (1372- 1448) , Grand cadi (juge) d'Egypte.

Page du fameux traité de droit islamique « La Réalisation du But » de Ibn Hajar (1372- 1448) , Grand cadi (juge) d’Egypte.

Dans l’ouvrage Vocabulaire de l’islam paru dans la collection « Que sais-je » des Presses Universitaires de France (PUF, 2008), Dominique Sourdel et Janine Sourdel-Thomine, Professeurs émérites à l’Université de Paris-Sorbonne, co dirigeant la collection « Islamiques » aux PUF, écrivent pour l’entrée « Jihâd »:

« JIHÄD – « Lutte », au sens originel.- Désigna d’abord, dans les traités de droit religieux ou fiqh, l' »effort de guerre » devant être entrepris contre les infidèles ou kâfirs, au nom de la Loi ou sharî’a, pour faire triompher la vraie religion. D’où le sens de « guerre légale », plutôt que « guerre sainte », décidée par le chef de la communauté, c’est-à-dire par un calife qui gouverne réellement ou par l’un de ses représentants, l’émir ou, plus tard, le sultan.

C’est donc un « devoir collectif » ou fard kifâya et non individuel, destiné à assurer l’expansion de l’islam en tant que religion universaliste et instituant un état de guerre permanent avec les territoires non musulmans appelés dâr al-harb, envers lesquels seule une forme de trêve ou hudna, et non une paix durable, peut être consentie.

Explique les diverses entreprises guerrières ayant assuré l’extension du monde musulman, à partir de la victoire ou fath de Muhammad sur les habitants de la Mekke qui suivit ses diverses batailles et expéditions oumaghâzi, et lors des grandes conquêtes qui se déroulèrent aussitôt après sa mort. -Plus ou moins observé par la suite, n’a plus été décrété officiellement depuis 1914, mais est souvent entrepris à l’époque contemporaine  par des groupes de combattants indépendants.

À partir du Xème siècle, certains auteurs [note de l’Observatoire: loin d’être majoritaires chez les juristes sunnites] avaient infléchi le sens du terme en y voyant seulement un combat défensif  (par exemple contre les Francs et les Mongols) ou un combat contre l’hérésie.

Les soufis sont allés jusqu’à l’interpréter comme un combat contre les passions. D’où les expressions jihad majeur pour l’effort intérieur et jihad mineur pour l’effort guerrier. » page 61

Note de l’Observatoire : cette distinction entre jihâd mineur et jihâd majeur est issue d’un propos de Muhammad, qui fait du jihâd guerrier dit « mineur » un préalable avant d’engager l’effort spirituel. Le grand juriste sunnite Al-Ghazâlî (1058-1111) enseigne dans La mesure des Actes que la distinction entre petit et grand jihâd aurait été défini par les compagnons de Mahomet :

« Combattre effectivement est aussi malaisé que de reprendre le souffle. Seul le connaîtra celui qui cherche à extirper l’appétit de son âme. C’est pourquoi les compagnons ont dit « nous revenons du « petit jihâd » pour aborder le « grand jihâd » ils ont donné à la lutte à l’épée contre les mécréants le nom de « petit jihâd ». C’est ainsi que quand on a demandé au prophète « quel est le meilleur des jihâd Ô envoyé de Dieu » il a répondu « Le combat contre tes passions ».( Ghazali, La Mesure des Actes, éditions Albouraq, 2005 ).

Professeur à l’Université de Tunis, Hamadi Redissi (photo) un des meilleurs spécialistes de l’islam politique, écrit dans son dernier ouvrage La tragédie de l’islam moderne (Seuil, 2011) :

« Certes, les soufis subliment le jihâd contre soi, mais, à mon humble connaissance, il n’y en a aucun qui ait déclaré le « petit jihâd » (le combat) obsolète » note de bas de page, page 144.

Dans ce même ouvrage, le professeur Redissi explique que :

« Un lecteur occidental ne manquera pas d’être dérouté par la table des matières de tout manuel de droit (musulman).(…) Le manuel inclut immanquablement le « Livre du jihad », devoir collectif incombant à la communauté dans son ensemble et non à une personne particulière. Il est exclusivement consacré à la « guerre sainte », et ce, contrairement à une opinion aujourd’hui courante qui voudrait nous faire croire que le corpus juridique se souciait de « jihad spirituel ». C’est l’occasion d’épiloguer sur le statut des non-musulmans, la cible justement du jihad- il arrive qu’un chapitre entier leur soir consacré » page 109

Dans un autre ouvrage, L’exception islamique (Seuil, 2004) Hamadi Redissi se penchait dans son chapitre sur « l’exception militaire » de l’islam sur « les trois alternatives meurtrières » :

 » La théorie de la guerre sainte, légale et juste est bien connue. Je voudrais simplement reconstituer une cohérence plus significative qu’historique, en insistant sur trois types de rationalités: prosélyte, fiscale et étatique. Les deux premiers font partie de la guerre sainte, la troisième relève seulement de la guerre d’intérêt général. Mais tous trois portent en eux le dispositif cognitif qui fabrique de l’ennemi. Ils reposent sur trois alternatives logiques, et à chaque fois un double bind: l’islam ou la mort, l’islam ou l’humiliation, le repentir ou la mort » page 87

Lire aussi les écrits du professeur Yadh Ben Achour, collègue de Hamadi Redissi à l’université de Tunis, qui n’enseigne pas autre chose.

Autre définition du Jihâd proposée par le professeur de pensée et de civilisation arabe Dominique Urvoy, présente dans l’ouvrage Les mots de l’islam paru aux Presses universitaires du Mirail :

 » Terme souvent traduit improprement par « guerre sainte » par comparaison aux croisades avec lesquelles il n’a que quelques points communs. En fait, sa raison d’être tient à la vocation de l’islam à promouvoir sur toute la terre « les droits de Dieu » par une organisation politico-religieuse, afin de l’emporter sur toutes les autres religions (c’est presque la seule prédiction que contient le Coran). Il y a une continuité très nette entre les menaces lancées par Mahomet lors de la période mecquoise et les combats effectifs qu’il mène lorsqu’il est devenu à Médine, un chef temporel. Aussi ce terme a-t-il été retenu par les traités de fiqh, assimilant ainsi deux notions coraniques: celle d’effort sur le chemin de Dieu », qui correspond à plusieurs composés de la même racine, et celle du « combat » (qitâl) qui est employé plus souvent. Cette assimilation est d’ailleurs souvent justifiée par le contexte qui montre bien que l’effort demandé est militaire. Mais l’ambiguité du terme « effort » a permis ultérieurement aux esprits pieux de distinguer un « grand jihâd » qui est la lutte contre ses propres mauvais penchants et un « petit jihâd » qui est la lutte militaire. Cette distinction, fortement mise en avant par l’apologétique moderne, n’a cependant aucune conséquence sensible dans la codification juridique classique et elle est restée l’apanage surtout des milieux soufis. Par ailleurs qualifier le combat de « jihâd mineur » ne signifiait pas l’éliminer et nombre de soufis ont servi militairement dans les monastères-forteresses qu’on nommait les ribât.

Selon le fiqh, il y a quatre sorte de jihâd : Lire la suite dans l’ouvrage Les mots de l’islam, Presses Universitaires du Mirail, 2004.